Tut Tut Bolide
Contrairement à l’Algerino, je ne suis pas « dans mon Audi R8 ». Bien au contraire.
Moi, les milestones de la vie, je les pulvérise. Quand la discussion sur le fait que la génération vit les grandes étapes de la vie d’adulte de plus en plus tard, je baisse la tête et j’acquiesce poliment, un peu honteuse de ne pas vraiment pouvoir participer à la discussion. Car moi, humble gen z, les grandes étapes clichés de la vie d’adulte que les boomers ont accompli plus jeunes grâce à leur plein emploi florissant et leur économie bien juteuse, je les ai TOUTES cochées. J’ai 25 ans, cela fait bien longtemps que j’ai quitté la maison familiale, j’ai un bac + 5 ET un concours de la fonction publique, j’ai un compte épargne qui ne tire pas la gueule, je suis mariée et même enceinte. Sur le papier, je suis l’exception magique à la règle de la transformation de la société. Une amie m’a dit le jour où j’ai annoncé mes fiançailles « Tu speedrun la vie ». Les tableaux de classe d’âge sur le site de l’INSEE, je les mange.
Je me permets cette introduction un brin verbeuse et malaisante car il me faut du contexte sur moi pour que vous puissiez comprendre ma vision pour la suite de l’article, mais aussi parce que je voulais au moins légèrement me venter une dernière fois avant de passer toute une newsletter à vous raconter à quel point on me chie sur la gueule n’est pas très gentil avec moi car il y a une compétence magique que je n’ai jamais validé sur le grand bulletin de fin d’année de la vie.
J’ai atteint toutes les prises d’escalade de la Vraie Adulte™ sauf une : je ne sais pas conduire. Je n’ai pas le petit papier rose. Je n’ai pas le code. Je ne suis même pas entièrement sûre de pouvoir donner la définition d’un créneau. Merde, j’ai même dû googler l’orthographe du mot créneau.
Cet article aurait pu être dédié aux raisons pour lesquelles je n’ai pas le permis, mais il aurait été très court car les raisons sont plutôt très simples :
- Dans la foulée de la terminale, j’ai déménagé à l’étranger et j’avais donc autre à faire que potasser le code.
- Pendant longtemps je n’en ai pas eu les moyens. Quand j’étais étudiante, j’ai fait le choix (choquant et scandaleux) de préférer manger et payer le loyer au lieu de raquer les 2000 balles d’auto-école. Actuellement j’ai les moyens, mais j’ai des postes de dépense bien plus importants à mes yeux.
- J’ai peur. Le contrôle d’une tonne de métal à 90 sur l’autoroute, ça me fait plus frissonner d’effroi que frétiller d’envie
- Je n’en vois pas l’utilité. J’habite un centre-ville vraiment très bien desservi et je compte y rester un bon nombre d’années.
Pour moi, ce sont de très bonnes raisons. Il ne devrait donc pas y avoir de problème. Sauf que s’il n’y avait pas de problèmes, il n’y aurait pas d’articles Substack et on se retrouverai tous bien cons à devoir remplir des pages et des pages de traitement de texte sur ce qu’on veut manger demain midi ou sur la couleur du caca matinal du chien.
Visiblement il y a bien un souci car tout le monde sauf moi semble avoir un problème avec le fait que je n’ai pas le permis.
Quand je viens de rencontrer quelqu’un et qu’on commence à discuter, dès lors qu’il apprend que je ne sais pas conduire, il me regarde comme si j’avais trois têtes. Parfois les gens se lancent et posent une question hasardeuse à la « Oh, euh, et tu comptes le passer bientôt ? » (alors non Jean-Marc, la seule chose que je « compte » ce sont les liasses de billets bien grasses qui sont sous mon lit* car je ne dépense pas le PIB du Swaziland tous les mois en essence). Le plus souvent, les inconnus et nouvelles connaissances ne disent rien et passe à autre chose d’un air gêné. Bon.
Par contre quand il s’agit des gens que je connais un peu plus, c’est open-bar all-inclusive. Difficile pour moi de mâchouiller l’agneau pascal sans qu’on me demande si j’ai changé d’avis pour le permis. Presque impossible aussi de m’asseoir dans un siège passager (sans avoir rien demandé !) sans qu’on me sorte « Et du coup tu le passes quand ? Bientôt ? Je pourrais t’aider. Regarde c’est facile. ». Quant à faire un repas entre collègues sans qu’on me questionne dessus, eh bien n’en parlons pas.
Et depuis que je suis mariée / futur maman alors ohlala : « Tu devrais passer le permis pour tes futurs enfants » alors ok mais je n’en ai pas besoin et pas envie. « Mais comment tu vas faire pour les emmener à l’école ? » tu es venu chez moi, tu sais que j’habite en ville et qu’il y a des écoles partout à moins de 10 minutes de marche, sinon on prendra le métro. « Mais comment tu vas faire pour aller au travail ? » what ? je vais déjà au travail tous les matins, tu pensais que je me téléportais ? je viens en …- « OUI MAIS BON LE PERMIS CEST IMPORTANT HEIN ».
Bizarrement, les conversations comme ça me donnent plus envie de commencer les benzos que de passer le permis, mais passons. Plus qu’une simple histoire de vroum vroum, c’est surtout très agaçant qu’on remette sans cesse mes choix en question et qu’on fasse comme si j’étais une lunatique qui prenais la folle décision de continuer à souffrir le martyr sans voiture, alors que pourtant, je vis très bien.
Dès que j’ai ne serait-ce qu’un tout petit pépin, on attribut ça au fait que je n’ai ni permis ni bagnole. Vous voyez le memes et les tiktoks ou un ados dit qu’il à mal à la gorge et ou une mère boomeuse sympathique mais un peu à la ramasse lui dit que c’est à cause de son téléphone ? Remplacez « téléphone » par permis de conduire et vous avez ma vie. Je suis un peu en retard le matin ? J’arrive à la soirée les cheveux un chouille humides parce que j’ai pris la pluie ? J’ai marché sur une merde de chien ? Le billet de train Lyon-Paris est trop cher ? J’ai oublié ma veste ? Tu as oublié ta veste ? Cherchez pas, c’est parce que je n’ai pas de voiture. La légende raconte même qu’ils auraient tué Kennedy parce que je n’avais pas le permis (c’était plus de 30 ans avant ma naissance mais quand même).
Pourquoi est-on si obsédé par le fait que je n’ai pas le permis ? Je n’arrête pas d’expliquer les raisons de ma décision mais c’est comme parler dans le vide. Peu importe à quel point j’expose les tenants et les aboutissants de mon contexte de vie pour démontrer que ne pas conduire ne me dessert aucunement, j’ai apparemment quand même tort.
Je pense que l’on est choqué par mon refus de l’automobile parce que la voiture, pour beaucoup, c’est toute la vie. La voiture, c’est ce qu’on pourrait appeler un fait social total. Le fait social total, globalement, peut être analysé via tous les angles de compréhension de la société (la classe sociale, l’âge, le genre, l’économie, les inégalités géographiques…). C’est complètement le cas de notre chère bagnole : la voiture peut devenir un signe extérieur de richesse, c’est pour cela que les gagnants du loto commencent souvent par s’acheter une Tesla, un Lambo ou autre. La voiture, qu’on le veuille ou non, est perçue de manière très genrée : les hommes bichonnent la berline les mains dans le moteur alors que l’on entend souvent que les femmes font n’importe quoi sur la route, les zhommes conduisent le gros 4×4 et les fâmes la smart électrique, vous voyez. Les classes populaires sont associées aux pratiques comme le tuning, alors que les riches font de la F1. La voiture contribue à structurer entièrement notre vision de la société. En ne voulant pas participer, je m’inscris certainement dans une autre catégorie sociale qui serait indéfinie, et donc, frustrante.
On ne peut également pas nier que la voiture, pour ceux qui vivent des vies très différentes de la mienne, c’est indispensable : habiter en campagne, travailler dans un domaine qui exige de se déplacer pour aller voir des clients, avoir des enfants en garde partager que l’on doit déposer dans la banlieue pavillonnaire sans bus de son co-parent pour le week-end… Tout cela n’est pas vraiment possible (ou alors très contraignant) sans voiture. Donc s’ils pensent – à raison – que leurs vies seraient horribles sans voiture, ils pensent peut-être que ma vie sans voiture doit nécessairement être horrible.
Difficile aussi d’évoquer la portée sociale de la voiture sans parler de son rôle dans l’émancipation de femmes. Une femme qui conduit, va au travail en voiture, sait changer une roue, ce n’est possible que grâce aux avancées du féminisme. La voiture est ici vu comme un symbole de liberté et d’indépendance. Parfois je me demande si ne pas conduire me donne une image vieille France (alors que je ne suis ni vieille, ni française) et coincée, voire même antiféministe contre mon gré.
L’indépendance, c’est la valeur magique du monde moderne dans lequel on vit. On en revient là ou j’ai commencé l’article. Parmi les nombreux privilèges dont bénéficient les adultes at auxquels les enfants n’ont pas droit, il y a bien le fait de conduire. Passer le permis est une sorte de rite de passage qui montre qu’on est grand maintenant parce qu’on a plus besoin de maman pour nous conduise à la piscine. L’achat de la première voiture est pour beaucoup la première grosse dépense. Et non s’emmener soit même à la piscine en prenant le bus ne compte pas vraiment, car dans le bus on n’est pas seul dans son petit habitacle, on n’est pas maître de la situation. Est-ce que le fait que je ne conduise pas pousse les autres à involontairement me considérer comme une grande enfant, avec qui l’on peut donc être condescendante car les gens sont très condescendants envers les enfants. Une grande enfant qui ducoup, comme les les enfants, ne sait pas ce qu’elle fait et à besoin de autres pour prendre les bonnes décisions à sa place.
Ce serait plausible mais quand même très étrange puisque comme je l’ai dit plus haut, tout le reste de ma vie fait très cliché d’adulte. Je pense que cette attitude face à ma non-permification m’agace autant déjà parce qu’elle est constante – si cela n’arrivait pas si souvent et depuis tant d’années je serais peut-être moins aigrie – mais surtout parce que si les rôles étaient inversés, ce serait vu comme très inappropriés de faire remarquer au gens tout ce qu’ils ne savent pas faire comparé à moi. Je suis mariée. Je suis diplômée. Imaginez un instant si lors d’une discussion anodine avec quelqu’un en salle de pause autour d’un bon sandwich : « Non mais tu ne devrais pas songer à te marier toi aussi, ce serait bien tu verras, tu serais moins pauvre si tu pouvais partager le loyer avec une femme. Tu veux que je te montre comment on drague ? Tu ne te maries pas parce que tu as peur qu’elle voie ton acné du dos ? ». Imaginez si je sortais à la table de Noël : « Ah ils n’ont pas renouvelé ton CDI alors que ton chef t’avait assuré que c’était dans la poche ? C’est parce que tu n’as pas fait de master ça, tu aurais dû m’écouter. Moi j’ai eu mon master à 22 ans et ducoup je n’ai jamais eu de problèmes. ». Moi non je n’oserais jamais dire ça. D’abord parce que c’est gratuit et pas gentil. Et puis parce que si je faisais ça je serais perçue comme socialement inapte ou franchement pestouille sur les bords.
Vous me direz que beaucoup de gens ne se gênent pas pour faire ce genre de remarque. Oui mais ce sont des gens qui sont donc perçu comme désagréables, ce qui prouve mon propos. Pourquoi donc est-ce qu’il est acceptable de me juger sur mon manque de permis alors qu’il serait très impoli de faire la même chose si j’étais au chômage ou célibataire ? Là pour le coup je ne sais pas du tout. Je sais par contre que le permis, je ne le passerai pas de sitôt.
Est-ce que vous l’avez ? Ou est-ce que vous êtes comme moi ? J’avais beaucoup de choses à dire sur ce sujet et je n’ai pas pu tout caser, je serais très contente d’aborder d’autres points.
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*Il n’y a aucune liasse de billets sous mon lit, pas le peine de me cambrioler.
Vidéo du jours: Félix Junier qui nous explique que ce n’est pas grave.

